« On l’appelait Van Ruymbeke l’incorruptible »

A l’occasion de la cérémonie de remise du Prix Renaud Van Ruymbeke, sa fille, Caroline Van Ruymbeke, a prononcé un discours sous forme d’hommage poignant et vibrant à cette indéfectible figure de la lutte contre la corruption.

« On l’appelait le juge Van Ruymbeke, RVR, Monsieur le juge, Renaud, Lucky Luke… Renaud Van Ruymbeke, l’incorruptible. Nous, ses sept enfants, l’appelions papa. Ses petits-enfants, papy, ou papet. Nous avons eu cette chance… La douleur du vide qu’il a laissé derrière lui nous le rappelle chaque jour. Comme me l’a murmuré Florent Clouet ici présent, la première fois que je l’ai rencontré il y a deux
mois, « nous sommes tous un peu orphelins ». C’est pour ça que nous sommes réunis ici ce soir, sous son regard. Et quel regard… Celui d’ « un grand homme », pour reprendre l’expression que j’ai pu entendre des dizaines de fois depuis son départ. C’est pas tous les jours qu’on entend ça.


Il était aussi grand en tant que père, mari, ami, qu’il ne l’était en tant que juge. Certains d’entre vous ont peut-être eu la chance de le connaître ou de croiser sa route. Les autres le connaissent à travers ce que les médias en racontaient : « Renaud Van Ruymbeke, l’incorruptible ». C’est vrai. Il l’était. Comme Lucky Luke : incorruptible, désintéressé, idéaliste, rêveur… libre. Ceux qui l’ont connu savent aussi à quel point
il était généreux, humble, fin, discret, sensible… drôle. Son rire… Toujours le second degré. Ne jamais se prendre au sérieux. Le monde est une comédie. Un théâtre dont nous sommes témoins, acteurs ou victimes de la même pièce qui se répète inlassablement. Comédie dramatique. Mais comédie quand même. Molière le fascinait tout autant qu’il le faisait hurler de rire. Son personnage préféré était celui
de Sganarelle.

Sa maladie il l’a longtemps rêvée imaginaire, jusqu’à ce qu’il réalise, après un long combat acharné durant lequel en véritable stoïcien pas une seule fois pas une seule seconde il ne s’est plaint, qu’elle finirait par gagner le bras de fer. « La plaisanterie a assez duré », nous a-t-il dit à mon frère et moi la dernière fois que je l’ai vu. Élégance, humour et intelligence jusqu’au bout.

Jamais, du premier au dernier pas de son chemin, il n’a trahi son idéal démocratique, hérité de Platon et des Lumières. Tous les hommes naissent libres et égaux en droits. Sans exception. Sans privilèges. Un idéal qu’il a poursuivi toute sa vie, mais dans le respect de l’autre et de soi-même. Sans haine. Sans hostilité.

Quelles que soient les origines, les positions sociales ou politiques. « Il faut de tout pour faire un monde », disait-il. Sans Salluste il n’y a pas de Ruy Blas. Sans Javert, pas de Valjean. Et comme Hugo, il voulait sauver Javert.

Contrairement à ce que d’aucuns ont pu raconter, il détestait mettre les gens en prison. Tout comme il détestait perquisitionner chez eux à 5h du matin : jamais avant 8h. Pudeur et respect de l’intimité oblige. Les Salluste il les connaissait par coeur, il les détectait d’instinct. Et pourtant jamais il se serait permis de ne pas leur laisser leur chance, de ne pas les laisser s’exprimer. Il avait beau avoir l’étiquette du juge de fer redouté de tous, sa sensibilité de l’humain issue des auteurs qu’il vénérait tels Stendhal ou Dostoïevski lui ordonnait d’écouter avant de juger. « Tout le monde a droit à la parole ». « Tout le monde a droit à la défense ». Tous les avocats qui ont eu affaire à lui vous le confirmeront. Tous demeurent nostalgiques de sa bienveillance inégalée, de sa respectueuse écoute, de sa chaleureuse main tendue à peine la porte de son bureau franchie boulevard des Italiens. Et du petit mot attentionné, toujours de circonstance, adressé à chacune de leur visite avant de se pencher sur le cas de leur « client ». Car seule la Vérité importe. La Vérité issue des sommes de toutes les vérités de chacun. De cette Vérité seule naît la Justice. Et sans justice, le monde s’effondre.

Condamner ne l’intéressait pas. Le pouvoir ne l’intéressait pas. Les honneurs, non merci. Les courbettes, les privilèges, non merci. La justice doit être la même pour tous. Telle était sa religion, qu’il a poursuivi durant toute sa carrière, parfois contre vents et marées… en toute indépendance, et en toute liberté.. même à l’intérieur des murs.

La liberté. La liberté de penser. La liberté d’exprimer. C’était son seul guide. Dans sa manière d’instruire. Sur le clavier de son piano. Dans son potager : ses précieuses « buttes », dressées face au lever et au coucher du soleil, épanouies et heureuses. Il était l’homme qui plantait des arbres. Quelques semaines avant son envol, un matin, réunissant ce qu’il lui restait de forces face au redoutable ennemi logé dans son corps, alors que dehors sévissait un temps breton de fin d’automne, il a ressenti l’inéluctable désir de chevaucher son vélo. Il a bravé le vent, le froid, la pluie, pour pédaler jusqu’à son petit étang à quelques kilomètres de là. Le soir au téléphone, alors que je m’inquiétais pour lui, il m’a dit : « C’était dur, j’ai eu froid et je suis épuisé… mais je me suis senti libre et vivant face au vent, c’était bon. »

Rester debout, vaillant, vivant, et libre, jusqu’au bout. « Ne pas monter bien haut, peut-être… mais seul. »
« Toujours aller de l’avant », nous disait-il. C’est ce message, fait de liberté et de courage, que nous devons retenir de lui.

Et c’est ce message qui a guidé notre choix pour ce premier prix Renaud Van Ruymbeke. Il n’a pas eu le temps de faire le tour du Mont Blanc avec ses fils comme il l’aurait souhaité… alors, à nous, à vous, de le faire pour lui, et de continuer à gravir les montagnes pour poursuivre son combat vers la vraie Justice, que dans le sillon d’un Hugo ou d’un Camus il voulait avant tout sociale et au service de l’humain. Il
était un éternel idéaliste, un éternel optimiste ; il avait une foi aveugle en la jeunesse et en l’avenir, convaincu qu’elle parviendrait à faire bouger les lignes pour rendre le monde meilleur. Alors, au nom de cet idéal que nous partageons tous, celui de la démocratie, et celui de la liberté d’expression, ne le décevons pas. Et de là où il est, esprit libre, son rire continuera à résonner dans l’éternité. »

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