Sarah Chayes : « Extrémisme, migrations, révolutions, guerres civiles, dérèglement climatique… La corruption est sous-jacente à toutes les crises »

Sarah Chayes : « Extrémisme, migrations, révolutions, guerres civiles, dérèglement climatique… La corruption est sous-jacente à toutes les crises »

Sarah Chayes

Historienne de formation, ancienne journaliste, Sarah Chayes a notamment vécu à Kandahar en Afghanistan où elle a monté une coopérative encourageant les agriculteurs afghans à se détourner de la culture de l’opium pour cultiver des fleurs, des fruits et des herbes, avant de conseiller les plus hautes instances de l’armée américaine en Afghanistan, au Pakistan et dans le monde arabe.

Membre de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, Sarah Chayes a lancé une réflexion sur l’impact de la corruption sur la sécurité. Selon Sarah Chayes, principale menace pour les démocraties, la corruption institutionnalisée peut provoquer des crises nationales et internationales, telles que des révolutions, des soulèvements populaires et des insurrections violentes.

Crédits photo : Mahdi Aridj Photography

L’interview

Certains gouvernements occidentaux considèrent la corruption comme inhérente à certains pays. En quoi cette conception erronée peut-elle affecter la stabilité internationale et, plus largement, l’état de droit et de la démocratie dans nos pays occidentaux ?

J’ai souvent entendu que la corruption faisait partie de la culture de tel ou tel pays. Je me suis rendu compte, qu’aucune personne de ces pays soient disant culturellement corrompus n’avait jamais tenu de tels propos. Je n’ai jamais entendu ni un afghan, ni un nigérian ni un tunisien me dire : « Qu’importe si notre gouvernement nous vole ».

Les occidentaux sont les seuls à tenir ce discours. En faisant cela, ils ont tendance à mettre toutes les questions de corruption à l’arrière-plan. Ils disent même que ça ne serait pas bon d’essayer de lutter contre la corruption puisque cela témoignerait d’une supériorité culturelle. C’est un prétexte pour renforcer et faciliter la corruption qui va à l’encontre des attentes des populations de ce pays.

Une fois que les gouvernement occidentaux ont dépassé ces préjugés, comment s’assurer que la lutte contre la corruption ne soit pas manipulée à des fins politiques. On voit par exemple que les Etats-Unis ont pu, par exemple, ne viser que certains régimes cleptocrates ou que la Chine utilise la lutte contre la corruption pour se débarrasser de certaines opposants.

C’est une question très importante. Lorsque l’on regarde la corruption d’un pays, il ne faut pas seulement se concentrer sur la corruption à l’extérieur ou la corruption à l’intérieur. Sinon, on court le risque que la corruption ou plutôt la lutte contre la corruption soit utilisée comme un prétexte pour faire des avancées politiques. Les Etats-Unis, par exemple, ont tendance à dire qu’il y a une corruption horrible au Venezuela. Au Honduras ou au Guatemala, par contre, « on s’en fiche un peu ». Dès lors qu’on fait ça, on décrédibilise toute question d’anti-corruption. C’est fatal car ça vicie tous les efforts.

Un autre exemple est celui du président Trump et de l’Ukraine. Dans cette affaire, Trump a manipulé la question de la corruption en ne s’intéressant qu’à un côté de la corruption.

Si les populations et surtout si les dirigeants corrompus disent que la lutte anti-corruption n’est pas une lutte authentique et n’est qu’un prétexte à des fins politique, c’est un problème car la corruption est sous-jacente à toutes les crises actuelles. Cela ouvre la porte à de grave problèmes.

Les gouvernements corrompus savent très bien quand la corruption n’est qu’un mot dans la bouche des pays puissants.

Comment faire pour éviter cette manipulation ? Comment les activistes, tels que Transparency International, peuvent éviter que leur discours soit détourné, manipulé à des fins politiques ?

Il faut s’appliquer une discipline. Se regarder en face et arrêter de pointer du doigt ailleurs, que ce soit l’autre parti politique dans nos pays ou, d’autres pays étrangers où l’on passe l’éponge sur certains et où l’on se concentre sur d’autres. Il faut que l’on regarde d’abord chez soi. Il faut que l’on s’applique nos plus hauts principes.

La corruption n’est-elle pas le premier des combat, la mère de toutes les luttes ?

Pour moi c’est exactement la mère de toutes les luttes. L’extrémisme, la migration … La migration c’est pas une question de problèmes économiques vagues. La migration, c’est parce que les dirigeants de ces pays ont capturé l’économie et la politique. Les gens n’ont alors pas d’issue et quittent leurs pays.

La corruption est aussi sous-jacente à des révolutions et des renversements de gouvernements qui, parfois, mènent à des guerres civiles comme en Lybie ou en Syrie.

Les multiples crises environnementales trouvent aussi leur cause dans la corruption : la déforestation, l’exploitation pétrolière, … Les mensonges proférés par des entreprises comme Exxon Mobile sur le climat, la pollution des eaux, la stérilisation des sols, ….

On va dans le mur. Je viens d’écrire un livre sur la corruption en Amérique. J’ai observé la dernière fois que le monde était autant sous l’emprise des réseaux corrompus transnationaux. La dernière fois, c’était pendant la belle époque, entre 1870-1935. Où est-ce que cela nous a mené ? La guerre de 14, la grande dépression, la guerre de 40, …. Deux guerres mondiales, deux génocides, la famine en Europe, une pandémie à côté de laquelle le covid19 fait pâle figure, une dépression qui a failli renverser l’économie mondiale. C’est cela qu’il a fallu la dernière fois pour que l’on commence à mettre des freins à ces pratiques. On est sur des rails parallèles et on aujourd’hui, on subit crises sur crises. Si on ne prend pas le problème de la corruption au sérieux, à quoi ressembleront les calamités du XXIème siècle ?