[Interview] Le délit de « Sextorsion » : quels liens entre le genre et la corruption ?

 

[Interview] Le délit de « Sextorsion » : quels liens entre le genre et la corruption ?

Marwa Fatafta, coordinatrice régional au sein de Transparency International nous explique.

(Traduit de l’anglais par Lise Charron, traductrice professionnelle et bénévole chez Transparency International France)

1) Comment le genre et la corruption sont-ils liés ? Concrètement, à quels types de corruption les femmes sont-elles exposées ?

Les femmes sont exposées à la corruption au même titre que les hommes, qu’il s’agisse de comportements explicites comme les pots-de-vin, ou d’abus de position et de passe-droits. En revanche, les femmes sont souvent victimes d’un type particulier de corruption lié au genre, que nous appelons « sextorsion » : ce n’est pas d’argent dont il s’agit mais de faveurs sexuelles. Au Maroc, où nous menons un projet sur le délit de sextorsion, nous avons observé des cas de professeurs d’université de sexe masculin qui forcent leurs élèves de sexe féminin à leur accorder des faveurs sexuelles en échange de la réussite à un examen. D’autres exemples dans le monde montrent que les femmes sont victimes de sextorsion pour accéder à des services de base, pour obtenir des documents officiels, un emploi ou une promotion. Qu’elles soient actrices célèbres à Hollywood ou agricultrices en Afrique , les femmes peuvent être victimes d’abus de pouvoir, sous la forme d’une obligation à accorder des faveurs sexuelles. Le délit de sextorsion a un lourd impact psychologique et social sur les femmes car elles souffrent souvent en silence à cause de la stigmatisation sociale et de l’absence de protection pour les lanceuses d’alerte, ainsi que des cadres juridiques inadéquats ou un manque de confiance dans le système judiciaire. Le délit de sextorsion entrave l’égalité d’accès à la santé, à l’éducation et aux opportunités professionnelles pour les femmes, ce qui exacerbe les inégalités de genre au sein de la société et a des conséquences sur le développement économique et social sur le long terme.

2) Comment lutter contre la corruption liée au genre ? Le délit de sextorsion est-il actuellement reconnu comme une forme de corruption ?

Le point de départ dans la lutte contre le délit de sextorsion serait de le définir comme une forme de corruption. Le délit de sextorsion a lieu à huis clos et l’incompréhension qui l’entoure ne fait que le renforcer. Ce n’est pas que du harcèlement sexuel ou de la violence sexiste, il comprend également l’élément de corruption, c’est-à-dire un abus de pouvoir à des fins de profits personnels. Actuellement, la majorité des lois et des cadres réglementaires anti-corruption au niveau régional, national et international n’incluent pas le délit de sextorsion. En définissant la sextorsion comme un délit de corruption et en l’intégrant à la législation, et nous affirmons ainsi une tolérance zéro concernant ces affaires, souvent classées sans suite, comme nous sommes parvenus à le faire en matière de corruption financière.

Une deuxième étape importante est de mettre en place des espaces sûrs et sensibilisés au genre pour permettre aux femmes de s’exprimer et de dénoncer les délits de sextorsion. Les femmes devraient pouvoir dénoncer ces délits sans crainte de scandales sociaux, de perdre leur emploi ou d’échouer à un examen. Il est fondamental de mettre fin à la culture du silence entourant ce délit. Les cadres et les processus juridiques devraient, quant à eux, être en mesure de traiter de manière adéquate les délits de sextorsion pour que les femmes puissent avoir une plus grande confiance en la justice et osent s’exprimer.

3) En 2007, Christine Lagarde, ancienne ministre de l’Économie et des Finances et actuelle directrice générale du Fonds monétaire international, a déclaré « Si l’on trouvait davantage de femmes à des postes à responsabilité, il y aurait peut-être plus de femmes corrompues mais sans doute beaucoup moins de corruption ». Êtes-vous d’accord avec cette déclaration ? Le genre fait-il une différence face à la corruption ?

Il n’existe pas de conclusion définitive sur le lien entre une plus grande représentation des femmes dans la vie politique et publique et un plus bas niveau de corruption. Beaucoup de facteurs entrent en jeu, comme le contexte politique et institutionnel, la culture et les inégalités de genre. Des études suggèrent que les pays démocratiques qui appliquent des mesures anti-corruption efficaces ont des systèmes plus justes et sont plus avancés en matière d’égalité de genre. Toutefois, peu de données viennent confirmer que les femmes sont moins corrompues que les hommes, ou qu’elles se comporteraient différemment à des postes décisionnels ou à responsabilité.