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22 avril 2026

Episode 2 – Argent caché, données verrouillées : les défis du journalisme d’investigation avec Abdelhak El Idrissi

Dans ce deuxième épisode, plongez au cœur des méthodes des journalistes d’investigation spécialisés en criminalité économique et financière. Quels obstacles rencontrent-ils ? Quelles stratégies mettent-ils en place pour les contourner ? Réponses avec Abdelhak El Idrissi, journaliste au pôle Enquêtes des Décodeurs du quotidien Le Monde.​

Avec lui, Transparency revient sur les difficultés croissantes d’accès aux données, dans un contexte de recul de la transparence. Autant d’enjeux qui privent les journalistes de ressources essentielles pour décrypter des montages complexes et révéler des affaires de corruption, de blanchiment ou de fraude fiscale.​

Nous abordons également les enquêtes « en consortium », où des journalistes du monde entier unissent leurs forces pour faire émerger des scandales aux ramifications globales, à l’image des Panama Papers.

Retranscription de l’épisode

Qui êtes-vous et quel est le sujet de cet épisode ?
Bienvenue dans le podcast Où va l’argent ? de Transparency International France, présenté par Sarah Brun Boeuf et Charlotte Palmieri. Cet épisode est consacré au travail d’enquête journalistique en matière de criminalité économique et financière, avec comme invité Abdelhak El Idrissi, journaliste au sein du journal Le Monde, spécialisé dans les enquêtes internationales liées à la criminalité financière et aux atteintes à la probité.


Que vous évoque le titre “Où va l’argent ?”
Ce titre évoque immédiatement l’idée de mouvement : suivre l’argent, comprendre où il circule et d’où il vient. Cela pose deux questions fondamentales : où va l’argent et quelle est son origine ? Ces interrogations invitent à retracer les parcours financiers, notamment lorsque des fonds issus de crimes ou de délits tentent d’intégrer l’économie légale. Cette idée est comparée à une transformation, à l’image des Fleurs du mal de Charles Baudelaire : quelque chose de beau en apparence peut provenir d’une origine illicite.


Quel est le rôle du journaliste d’investigation dans la lutte contre la délinquance financière ?
Le journaliste d’investigation ne dispose pas de pouvoirs coercitifs comme la police ou la justice, mais il possède d’autres atouts, notamment le temps pour enquêter et la capacité à instaurer une relation de confiance avec des sources. Dans un contexte où les autorités manquent souvent de moyens, les journalistes jouent parfois un rôle d’initiative en révélant des affaires qui peuvent ensuite donner lieu à des enquêtes judiciaires.


Quelle est l’importance des données dans votre travail ?
Les données sont au cœur du travail d’enquête : elles représentent à la fois le pouvoir et la connaissance. Elles peuvent provenir de fuites (comme celles liées à des cabinets offshore) ou de sources ouvertes accessibles à tous. Aujourd’hui, les journalistes exploitent de plus en plus ces données ouvertes, qui constituent une véritable mine d’informations, à condition d’avoir le temps et les outils pour les analyser.


Pouvez-vous donner un exemple concret d’enquête basée sur des données ?
Oui. À partir du nom d’une personne liée à un scandale financier, il est possible de remonter jusqu’à une société via le registre des bénéficiaires effectifs. Ensuite, grâce à des bases de données immobilières, on peut identifier les biens détenus par cette société. En accédant aux actes de vente, certaines anomalies peuvent apparaître, comme des prêts atypiques (sans intérêts, sans garanties, remboursables très tardivement), révélant parfois que l’acheteur est aussi le prêteur via des montages offshore — un schéma classique de blanchiment.


Quels obstacles rencontrez-vous dans votre travail ?
Le principal obstacle est le recul de la transparence. Par exemple, l’accès aux registres des bénéficiaires effectifs a été restreint après une décision de justice européenne en novembre 2022. Cela a rendu certaines enquêtes beaucoup plus difficiles, voire impossibles, notamment lorsqu’il s’agit de suivre des flux financiers internationaux. De manière générale, plus l’accès aux données est limité, plus le travail journalistique est entravé.


Comment concilier transparence et protection des droits fondamentaux ?
C’est une question d’équilibre. La protection de la vie privée et des données personnelles est essentielle, mais certaines atteintes limitées peuvent être justifiées lorsqu’il s’agit de lutter contre la criminalité financière. L’accès à des informations de base (nom, prénom, nationalité) peut être suffisant pour permettre des enquêtes utiles sans porter une atteinte disproportionnée aux droits fondamentaux.


Quelles difficultés concrètes rencontrez-vous au quotidien ?
Certaines difficultés sont très pratiques, comme les délais d’accès aux documents administratifs, qui varient selon les territoires. Par exemple, obtenir des informations immobilières peut prendre quelques jours à Paris, mais plusieurs semaines dans d’autres régions. Ces écarts reflètent aussi les moyens alloués aux services publics, qui impactent directement la capacité d’enquête.


Qu’est-ce que la présomption de blanchiment et en quoi est-elle utile ?
La présomption de blanchiment est un outil juridique qui permet de faciliter les poursuites en matière de délinquance financière. Plutôt que de prouver l’origine illicite des fonds, il suffit de démontrer l’absence de logique économique dans un montage financier. Cela inverse la charge de la preuve et oblige la défense à justifier l’origine des fonds. Cet outil permet aux journalistes de traiter des affaires même lorsqu’ils ne peuvent pas identifier précisément l’origine de l’argent.


Pourquoi observe-t-on une baisse d’attention médiatique sur ces sujets ?
Avec la multiplication des grandes enquêtes internationales (comme les Panama Papers ou Pandora Papers), une forme de lassitude s’est installée. Le public peut avoir l’impression que ces révélations n’aboutissent pas ou que les problèmes sont déjà résolus. Cela souligne un besoin de pédagogie : la lutte contre la criminalité financière est un processus long, comparable à un marathon plutôt qu’à un sprint.


Quel rôle jouent les journalistes dans cette lutte globale ?
Les journalistes ne sont pas au cœur du dispositif de lutte : ce rôle revient aux autorités judiciaires et aux services d’enquête. Leur travail consiste plutôt à révéler, documenter et alerter. Cependant, le manque de moyens accordés à ces institutions rend parfois leur action moins efficace, ce qui peut être source de frustration.


Pourquoi avoir choisi le journalisme d’investigation ?
Ce choix est motivé par la curiosité, le désir de comprendre et de rencontrer des personnes, mais aussi par un sentiment d’injustice face à certaines formes de délinquance peu visibles, comme la criminalité en col blanc. L’enquête permet de mettre en lumière ces sujets souvent négligés.


Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?
Le plaisir de chercher, d’analyser et de découvrir. Le travail d’enquête a une dimension presque ludique : après des heures de recherche, trouver une information clé procure une grande satisfaction, d’autant plus lorsqu’on travaille en équipe.


Un dernier mot pour conclure ?
La lutte contre la délinquance financière est essentielle pour la santé démocratique, mais elle nécessite davantage de moyens. Investir dans ce domaine est rentable pour la société, notamment grâce aux saisies et confiscations. Les journalistes contribuent à cette lutte, mais ils ne peuvent pas s’y substituer.


Merci et conclusion
Merci à Abdelhak El Idrissi pour cet échange. Retrouvez tous les épisodes du podcast Où va l’argent ? sur le site de Transparency International France et sur les réseaux sociaux.

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