La corruption au Venezuela a atteint des niveaux records ces dernières années. Dans l’Indice de perception de la corruption de Transparency International, le pays obtient en 2025 un score de 10/100 et se classe 180e sur 182 pays et territoires. Les séries consolidées depuis 2012 confirment cette dégradation : le Venezuela est passé de 19/100 en 2012 à 10/100 en 2025, s’installant durablement parmi les pays les plus mal classés de l’indice.
Cette progression de la corruption s’accompagne d’un appauvrissement massif de la population. En 2025, la pauvreté de revenus touchent 76,5 % des personnes et l’extrême pauvreté 38,5 %, tandis que la pauvreté multidimensionnelle concerne 55 % des ménages.1 Cette situation va de pair avec une dégradation persistante des services publics : seuls 29 % des ménages déclarent avoir accès à l’eau tous les jours, et seulement 10 % disent ne jamais subir d’interruption du service électrique2.
À cette crise sociale s’ajoute une crise migratoire majeure. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) estime que près de 7,7 millions de personnes ont quitté le Venezuela à la recherche de protection et de meilleures conditions de vie, dont plus de 6,9 millions accueillies en Amérique latine et dans les Caraïbes3. Le HCR précise qu’un nombre important de ces personnes a besoin de protection internationale et d’assistance humanitaire.
Bien que la répression fût déjà largement répandue avant les élections de 2024, elle s’est considérablement intensifiée à leur suite, avec une nette augmentation des disparitions forcées et arbitraires de militants, de journalistes et de défenseurs des libertés fondamentales. Ce climat a contraint la section vénézuélienne de Transparency International à opérer en exil, la menace croissante pesant sur les membres de Transparencia Venezuela ayant rendu leur maintien sur place trop dangereux.
Si la corruption a appauvri l’État et la population et conduit des millions de Vénézuéliens à prendre la route de la migration, elle a simultanément permis à une petite élite de s’enrichir de manière phénoménale et d’accumuler de nombreux actifs à l’étranger.
Dans un rapport publié le 1er juin 2026, la section vénézuélienne de Transparency International propose une cartographie des avoirs issus de la corruption vénézuélienne. Le travail mené par Transparencia Venezuela repose sur la reconstitution patiente d’un puzzle transnational : dossiers judiciaires, communiqués officiels, listes de sanctions, décisions de gel, documents d’enquête, fuites et publications de médias indépendants. Les données disponibles permettent déjà d’identifier des centaines de biens, pour plusieurs milliards de dollars. Mais elles ne représentent vraisemblablement que la partie émergée de l’iceberg : de nombreux actifs restent non localisés ou non rattachés publiquement à leurs bénéficiaires effectifs.
Les informations existantes sur ces avoirs demeurent en effet dispersées, hétérogènes et rarement publiées de manière systématique par les autorités concernées. Leur cartographie constitue pourtant une étape indispensable pour comprendre les schémas de corruption, identifier les responsabilités, suivre les procédures de confiscation et, à terme, organiser la restitution effective des fonds au bénéfice de la population vénézuélienne.
Cet article revient d’abord sur les obstacles qui empêchent encore d’accéder à des données complètes et exploitables. Il présente ensuite le panorama des avoirs identifiés, saisis, gelés ou confisqués, avant d’examiner les profils des principaux propriétaires ou bénéficiaires, les mécanismes de blanchiment mobilisés dans ces affaires et les conditions d’une restitution effective, transparente et redevable.
CARTOGRAPHIER LES AVOIRS : UNE TÂCHE INDISPENSABLE, MAIS ENCORE LARGEMENT ENTRAVÉE
La cartographie des avoirs issus de la corruption vénézuélienne se heurte à une difficulté structurelle : l’information est fragmentée, incomplète, dispersée entre juridictions et souvent peu normalisée. Pour le rapport ayant servi de base au présent travail, une base de données a été élaborée à partir de 48 affaires et de 113 acteurs (personnes physiques ou entreprises) ayant fait l’objet d’une mesure de gel, de saisie conservatoire ou de confiscation. Cette base totalise 719 biens dans 21 pays, mais le montant n’est connu que pour 296 d’entre eux.
Les informations disponibles proviennent principalement de l’examen de dossiers judiciaires américains, de communiqués officiels, de listes de sanctions, de fuites ou de publications de médias indépendants. Toutefois, même dans les juridictions où les enquêtes sont avancées, à l’instar des Etats-Unis, les données peuvent manquer de précision. Le rapport mentionne ainsi l’annonce par le gouvernement américain, en 2025, d’une confiscation de « plus de 700 millions de dollars américains » appartenant à Nicolás Maduro, sans aucun détail sur les montants correspondant à chaque bien, leur localisation ou le numéro de dossier judiciaire.
Le manque de données concerne également les affaires qui sont initiées par les autorités vénézuéliennes. Dans l’affaire dite Pdvsa-Cripto qui plonge au coeur du système d’exploitation du pétrole vénézuélien et qui aurait impliqué 16,6 millions de dollars américains selon certaines estimations, Nicolás Maduro a affirmé en avril 2023 que 1 007 biens avaient été saisis, parmi lesquels des véhicules haut de gamme, camions, appartements de luxe, maisons, engins lourds, aéronefs, bureaux, complexes d’entreprises, motos, autobus, embarcations, entreprises, immeubles, une auberge, un club et des armes. Pourtant, les autorités du ministère public n’ont précisé ni la valeur des actifs ni l’identité de leurs propriétaires.
Cette opacité nuit directement au contrôle citoyen. Elle empêche de savoir si les biens visés ont réellement été saisis, s’ils ont été conservés, vendus, restitués, détournés ou simplement utilisés comme outil de communication politique.
Des outils internationaux destinés à tracer les efforts des pays en matière de recouvrement d’avoirs existent pourtant. La base Asset Recovery Watch, administrée par l’initiative StAR – copilotée par la Banque Mondiale et l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime –, vise précisément à collecter et systématiser les informations relatives aux efforts de recouvrement, en cours ou achevés, portant sur des produits de la corruption ayant une dimension internationale.
Mais ces outils ne fonctionnent que si les pays jouent le jeu et déclarent effectivement les cas de recouvrement qu’ils ont initiés ou dans lesquels ils sont impliqués. Alors que le rapport publié par Transparencia Venezuela fait état d’une cinquantaine d’affaires comprenant des avoirs vénézuéliens issus de la corruption localisés à l’étranger – en Suisse, en Italie ou en Argentine par exemple –, la base de données Asset Recovery Watch ne contient qu’un seul cas concernant des avoirs vénézuéliens.
Ces divergences confirment les résultats d’une analyse menée en 2025 par Transparency International France. Dans un rapport publié en 2025 compilant les résultats de la première analyse de la base de données Asset Recovery Watch effectuée par une organisation de la société civile, la section française de Transparency International révélait que seul un État sur deux avait transmis à l’Initiative StAR des informations sur ses efforts en matière de recouvrement d’avoirs. Parmi les États n’ayant jamais transmis aucune information figuraient, en 2025, de nombreux États membres de l’Union européenne, dont la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas. Au-delà de l’Union européenne, l’analyse de Transparency International France révélait que plusieurs grandes économies mondiales n’ont jamais transmis d’information à l’Initiative StAR, parmi lesquelles le Canada, l’Indonésie, l’Arabie saoudite et la Turquie, soit un cinquième des membres du G20 – forum qui exhorte pourtant ses membres depuis 2010 à collecter et publier des données sur leurs efforts de recouvrement international.

PANORAMA DES AVOIRS IDENTIFIÉS, SAISIS, GELÉS ET CONFISQUÉS
Selon le travail de cartographie effectué par la section vénézuélienne de Transparency International, entre 2009 et avril 2026, les autorités judiciaires de plusieurs pays, hors Venezuela, ont identifié au moins 719 biens liés à des faits de corruption commis au Venezuela, pour une valeur approximative de 3,9 milliards de dollars américains. Ces avoirs sont localisés dans 21 pays et rattachés à 48 affaires impliquant 113 acteurs, personnes physiques et entreprises. Le montant n’est toutefois connu que pour 296 biens.

Trois catégories doivent être distinguées. Les biens identifiés sont ceux qui apparaissent dans des dossiers judiciaires, communiqués officiels, listes de sanctions ou enquêtes publiées. Les biens saisis, gelés ou soumis à une mesure conservatoire sont ceux qui font l’objet d’une restriction juridique, sans que leur confiscation définitive ait nécessairement été prononcée. Les biens confisqués sont ceux qui ont fait l’objet d’une décision de confiscation ou de transfert définitif au profit de l’État poursuivant.
Sur les 719 biens recensés, au moins 287 auraient été confisqués à 113 acteurs, pour une valeur approximative de 1,3 milliard de dollars américains. Les 432 autres biens seraient soit susceptibles de confiscation, soit maintenus sous gel ou saisie conservatoire, pour une valeur estimée à 2,6 milliards de dollars américains.
Les 287 biens confisqués relèvent de huit catégories principales : comptes bancaires et espèces (142), biens immobiliers (57), bijoux et montres (38), véhicules (25), chevaux (17), yachts (4), avions (3) et actions (1). Ces biens confisqués ont été identifiés dans 12 pays : les États-Unis, la Suisse, l’Italie, la Colombie, l’Argentine, les Bahamas, l’île de Man, Israël, l’île Maurice, le Panama, la République dominicaine et le Venezuela.
La géographie des biens saisis ou gelés est encore plus large. Au moins 432 biens demeureraient gelés, saisis à titre conservatoire ou susceptibles de confiscation dans 16 pays. L’Espagne occupe une place centrale, avec 234 biens concernés : appartements de luxe, immeubles, oeuvres d’art, montres et bijoux liés à des personnalités vénézuéliennes visées par des enquêtes ou procédures en cours.
LES PROPRIÉTAIRES ET BÉNÉFICIAIRES : ANCIENS HAUTS FONCTIONNAIRES, INTERMÉDIAIRES ET PROCHES DU POUVOIR
Les avoirs recensés se concentrent autour d’un nombre limité d’anciens responsables publics, d’intermédiaires économiques, de membres de familles proches du pouvoir et d’hommes d’affaires ayant bénéficié de contrats publics, d’un accès privilégié ou de positions stratégiques dans les circuits de la rente pétrolière.
La personne à laquelle le plus grand nombre de biens aurait été confisqué est Alejandro Andrade Cedeño, ancien trésorier de la Nation et ancien garde du corps de Hugo Chávez. Il cumule 87 actifs confisqués par les autorités américaines : 35 montres, 17 chevaux, 15 véhicules, 9 comptes bancaires, 6 sommes d’argent liquide et 5 biens immobiliers.
Plusieurs cas recensés ont en commun de s’inscrire au coeur de l’écosystème de Petróleos de Venezuela S.A. (Pdvsa), entreprise publique créée à la suite de la nationalisation de l’industrie pétrolière vénézuélienne en 1976 et chargée de l’exploration, de la production, du raffinage, de la commercialisation et de l’exportation du pétrole, des produits pétroliers, du gaz naturel et des produits pétrochimiques.
Nicolás Maduro doit aussi être mentionné parmi les propriétaires de biens identifiés par Transparencia Venezuela. Les États-Unis ont annoncé avoir saisi en 2025 plus de 700 millions dollars américains, comprenant des avions, maisons, véhicules, bijoux et espèces. La Suisse a également annoncé en janvier 2026 le gel préventif des éventuels avoirs détenus sur son territoire par Maduro et d’autres personnes qui lui sont associées, afin d’éviter que d’éventuelles valeurs patrimoniales acquises de manière illicite ne puissent quitter la Suisse et de préserver une possible restitution future au bénéfice du peuple vénézuélien.
LES OUTILS CLASSIQUES DU BLANCHIMENT : SOCIÉTÉS-ÉCRANS, CONTRôLE DES CHANGES, PRêTE-NOMS ET BANQUES
Les affaires recensées mettent en évidence des mécanismes classiques de blanchiment et de dissimulation patrimoniale : sociétés-écrans simulant des contrats, services ou prêts ; prête-noms et proches utilisés pour dissocier l’ayant droit économique du détenteur apparent ; surfacturation de contrats ; pots-de-vin versés à des fonctionnaires en échange de marchés publics ; comptes bancaires ouverts dans plusieurs juridictions ; puis conversion des fonds en actifs de luxe (biens immobiliers, véhicules, chevaux, bijoux, oeuvres d’art, yachts ou avions).
La spécificité vénézuélienne tient toutefois à l’exploitation du contrôle des changes. Ce mécanisme permettait à l’État de contrôler l’accès aux devises et de fixer des taux officiels souvent très éloignés des taux de marché. Des acteurs bénéficiant d’un accès privilégié aux dollars officiels pouvaient ainsi obtenir des devises à un taux avantageux, gonfler artificiellement des factures d’importation, simuler des opérations commerciales ou revendre les devises sur le marché parallèle.
Le rôle des intermédiaires financiers et les défaillances de conformité doivent également être soulignés. L’International Consortium of Investigative Journalists, dans les FinCEN Files, avait montré en 2020 que des banques en Europe et aux États-Unis – y compris des acteurs majeurs du secteur bancaire, à l’instar de JP Morgan Chase – ont joué un rôle central dans la circulation de fonds suspects liés au Venezuela.
RESTITUER LES AVOIRS : UN IMPÉRATIF ENCORE INSUFFISAMMENT STRUCTURÉ
La restitution des avoirs issus de la corruption est un principe central du droit international anticorruption. L’article 51 de la Convention des Nations unies contre la corruption (CNUCC) prévoit que la restitution des avoirs est un principe fondamental de la Convention et que les États parties doivent s’accorder la coopération et l’assistance les plus larges possibles à cette fin. Mais l’écart demeure considérable entre ce principe juridique et la réalité opérationnelle.
Les dossiers vénézuéliens illustrent cette difficulté. Selon les archives de Transparencia Venezuela, plusieurs tribunaux américains ont clôturé des affaires sans que le montant fixé dans les ordonnances de confiscation ait été intégralement recouvré. Selon l’Initiative pour la récupération des avoirs vénézuéliens (INRAV, selon son acronyme espagnol), cette situation se répète pour 24 accusés.
L’exemple de José Orlando Camacho Figueroa est révélateur. Ancien fonctionnaire de Pdvsa, il a été condamné en 2021 à 12 mois de prison pour blanchiment d’argent et s’est vu imposer une confiscation de 1 318 648 dollars américains. Or ce montant n’aurait été couvert qu’à hauteur de 75 %, au moyen de quatre paiements effectués devant le tribunal. En pratique, une ordonnance de confiscation ne garantit donc pas le recouvrement effectif de l’intégralité des sommes.
Le cas de Carmelo Urdaneta Aquí illustre un écart encore plus important. Haut fonctionnaire associé à Pdvsa et au secteur pétrolier, il a été condamné dans le cadre de l’affaire Money Flight, un schéma ayant exploité des prêts accordés à Pdvsa et le système de contrôle des changes pour blanchir 1,2 milliard dollars américains dans plusieurs juridictions. Condamné en juin 2022 à 52 mois de prison dans cette affaire, il devait restituer plus de 49 millions de dollars américains correspondant aux gains tirés de ses opérations illicites. Seuls un peu plus de 9 millions de dollars américains auraient été versés, issus de la vente d’un bien immobilier en Floride, d’un compte bancaire en Suisse et d’actions d’une société enregistrée à l’île Maurice. Là encore, malgré l’identification des biens, leur rattachement à leur bénéficiaire effectif, et le prononcé d’une mesure de confiscation, le recouvrement demeure inachevé.
La restitution soulève aussi une difficulté politique : à qui restituer les fonds lorsque l’État d’origine a été capté par des réseaux corrompus ou ne présente pas de garanties suffisantes de transparence et de redevabilité ? C’est en réponse à ces défis que Transparencia Venezuela et l’INRAV ont proposé la création d’un fonds indépendant chargé de conserver et d’administrer ces ressources dispersées dans de nombreux pays. L’objectif serait de les investir, sous la coordination d’une structure institutionnelle légitime et d’une unité de récupération des avoirs tenue de rendre des comptes au Venezuela, dans des priorités publiques telles que les écoles, les hôpitaux ou la remise en état des services essentiels.
Le Congrès américain pourrait prochainement se saisir du PANA Act, une proposition de loi transpartisane visant à créer un fonds dédié à cette fin. De son côté, la Suisse a ainsi indiqué que, si de futures procédures établissaient l’origine illicite des fonds gelés en lien avec Nicolás Maduro et son entourage, elle s’efforcerait de faire en sorte qu’ils bénéficient au peuple vénézuélien. Mais ce type d’initiative reste insuffisant au regard de l’ampleur des avoirs dispersés, de la diversité des juridictions concernées et du caractère encore partiel des recouvrements.
CONCLUSION
L’analyse des avoirs issus de la corruption vénézuélienne met en évidence une chaîne complète : captation de ressources publiques, blanchiment par des mécanismes classiques, dissémination des actifs dans plusieurs juridictions, confiscations partielles, restitution incertaine et déficit persistant de transparence.
L’enjeu dépasse la sanction individuelle des anciens fonctionnaires, hommes d’affaires et intermédiaires. Il s’agit de reconstruire une traçabilité, d’empêcher la jouissance des profits illicites, de garantir que les fonds récupérés bénéficient effectivement à la population vénézuélienne et de faire du recouvrement d’avoirs un outil de justice réparatrice. A cet égard, la restitution des avoirs joue un rôle central. Dans un pays marqué par la pauvreté, l’effondrement des services publics et l’opacité institutionnelle, elle ne pourra être légitime que si elle s’accompagne de garanties fortes d’indépendance, de transparence, de contrôle citoyen et d’affectation à des besoins publics clairement identifiés.
Pour aller plus loin :
- Venezuela Loot Tracker, l’outil de cartographie des biens mal acquis vénézuéliens développé par Transparencia Venezuela et INRAV
- Le résumé du wébinar organisé en janvier 2026 par le groupe de travail sur le recouvrement des avoirs de la Global Civil Society Coalition for the UNCAC dédié aux biens vénézuéliens : Asset recovery in a politically volatile context – The Venezuelan case
- Le rapport publié par Transparency International France en 2025 qui réunit les résultats de la première analyse de la société civile de la base de données Asset Recovery Watch de l’Initiative StAR : Objectif Restitution ? Ce que les données mondiales disent des efforts des Etats pour recouvrer les avoirs volés



