Des appartements luxueux avec vue sur Hyde Park, des villas en bord de mer à Miami, des gratte-ciel surgissant du désert de Dubaï… Pour les criminels et les corrompus, l’immobilier reste un investissement de choix et un moyen idéal de dissimuler de l’argent sale en toute sécurité.
Malgré les engagements répétés des grandes puissances économiques pour lutter contre le blanchiment d’argent, une nouvelle étude révèle que les marchés immobiliers restent largement vulnérables.
L’Indice d’Opacité de la Propriété Immobilière (Opacity in Real Estate Ownership – OREO), une première mondiale publiée par Transparency International et l’Anti-Corruption Data Collective (ACDC), analyse la situation dans 24 pays, dont des poids lourds du G20 et des places financières majeures comme Singapour et Hong Kong. Le constat est alarmant : dans la majorité des pays étudiés, les blanchisseurs d’argent profitent de failles légales pour dissimuler leur identité et investir dans l’immobilier sans véritable contrôle. Même dans les pays les mieux régulés, le manque de transparence des données et les lacunes réglementaires permettent encore à des fonds suspects de circuler sans être détectés.
Pourquoi évaluer l’opacité de la propriété immobilière ?
L’immobilier est depuis longtemps un refuge idéal pour blanchir de l’argent sale. Pourquoi ? Parce que dans de nombreux pays, il réunit trois atouts majeurs pour les criminels : des biens de grande valeur, peu de contrôles et la possibilité de dissimuler l’identité des propriétaires grâce à des sociétés écrans ou des trusts. Comme les investisseurs honnêtes, les acteurs corrompus privilégient les marchés les plus stables et rentables.
L’ampleur du phénomène est alarmante. Entre 2015 et 2021, environ 2,3 milliards de dollars d’argent illicite ont été investis dans l’immobilier aux États-Unis. Au Royaume-Uni, 1,5 milliard de livres sterling (près de 1,9 milliard de dollars) de biens appartiennent à des Russes liés à la corruption ou au Kremlin. En Australie, plus de 1 milliard de dollars ont été blanchis via l’immobilier en une seule année (2015-2016), notamment par des criminels chinois.
Dubaï, et plus largement les Émirats arabes unis, sont devenus un véritable paradis pour les transactions opaques et les fortunes cachées.
L’Afrique est également concernée : une partie importante des fonds détournés par la corruption finit dans l’immobilier à l’étranger. Une enquête de Transparency International sur 78 affaires de corruption a identifié au moins 121 propriétés, représentant 560 millions de dollars, souvent enregistrées au nom de sociétés anonymes ou de trusts.
De l’immobilier de luxe dans les grandes capitales aux projets commerciaux à forte rentabilité, il est aujourd’hui trop facile de masquer les véritables propriétaires de biens immobiliers.
Les conséquences de cette opacité sont bien réelles : elle favorise la corruption, le crime, les inégalités et la flambée des prix de l’immobilier. Elle permet aux élites corrompues et aux criminels de consolider leur pouvoir, détourner des milliards de fonds publics et cacher leur fortune dans les villes les plus prisées du monde.
Que mesure l’Indice OREO ?
L’Indice OREO évalue chaque pays selon deux critères essentiels : la transparence des données sur la propriété immobilière et l’efficacité des dispositifs de lutte contre le blanchiment d’argent dans les transactions immobilières.
Ces deux piliers sont composés respectivement de trois et quatre sous-critères, chacun étant noté de 0 à 10. Une moyenne pondérée a été utilisée pour calculer la note de chaque pilier, qui compte pour moitié dans le score final. L’Indice OREO global est ainsi déterminé en faisant la moyenne de ces deux piliers.
Cette première édition classe 24 juridictions, dont 18 pays membres du G20, ainsi que l’Espagne, la Norvège, Hong Kong, Panama, Singapour et les Émirats arabes unis.
Indice OREO : quels pays s’en sortent le mieux ?
L’Indice OREO évalue dans quelle mesure certaines des plus grandes économies mondiales et places financières protègent leur marché immobilier contre l’argent sale. Aucun pays n’obtient un score parfait. Dix pays affichent une note inférieure à 5 sur 10, laissant la porte grande ouverte aux fonds illicites.
La France est classée parmi les trois meilleurs pays dans l’Index OREO, derrière Singapour et l’Afrique du Sud. La France se distingue particulièrement pour l’ouverture de ses données immobilières, étant l’un des rares pays à offrir un accès en masse aux données sur les propriétés détenues par des entités légales dans un format lisible et accessible. Cependant, le rapport souligne encore des lacunes dans son cadre de lutte contre le blanchiment d’argent, notamment l’exclusion des promoteurs immobiliers et des marchands de biens de l’assujettissement aux obligations de lutte contre le blanchiment de capitaux..
À l’autre extrémité du classement, on retrouve l’Australie, la Corée du Sud et les États-Unis. Dans ces trois pays, la réglementation contre le blanchiment d’argent dans l’immobilier est soit inexistante, soit dangereusement insuffisante.