
- Pourquoi avoir choisi d’aborder ce sujet dans votre ouvrage ?
Je travaille sur la corruption et l’anticorruption depuis près de 15 ans, un domaine sensible et dangereux dans certains pays. J’ai d’ailleurs rencontré de nombreuses personnes qui ont été menacées. Ces dernières années, j’ai noté un changement avec des attaques de plus en plus fréquentes, en particulier en Europe. Je me suis également aperçue que seul un cercle restreint de personnes étaient au courant de cette répression. Je pense qu’il est fondamental que les citoyens soient informés de ce qu’il se passe et se mobilisent pour défendre la liberté de la presse, le droit d’être informé, la liberté d’association et notre Etat de droit.
2- Quels sont les leviers par lesquels la société civile peut être réduite au silence ? (ndlr en donnant quelques ex. si possible)
Il existe plusieurs leviers d’intimidation et de répression. Dans mon livre, je me suis focalisée sur la manière dont le droit peut servir à réduire au silence la société civile (associations, chercheurs, lanceurs d’alerte, défenseurs des droits humains) ainsi que la presse. Des acteurs privés comme les entreprises, des personnalités politiques ou du milieu des affaires vont instrumentaliser le système judiciaire avec des poursuites en justice abusives (connues aussi sous le nom de poursuites bâillons ou SLAPP en anglais). Par exemple, l’association Bloom est actuellement poursuivie en dénigrement par le Comité national des pêches maritimes et des élevages marins et douze comités régionaux et départementaux des pêches maritimes qui lui demandent 646 000 euros de dommages et intérêts. Quant aux Etats, ils vont utiliser et détourner l’arsenal législatif à leur disposition (par exemple les lois sur le blanchiment d’argent, la fraude fiscale ou la sécurité nationale et l’antiterrorisme) pour cibler la société civile et les journalistes ou bien adopter de nouvelles législations. Le contrat d’engagement républicain prévu dans la loi séparatisme de 2021 en est un exemple tout comme les lois sur les agents de l’étranger que l’on retrouve en Russie mais aussi en Géorgie, en Slovaquie ou en Hongrie.
3- Pourquoi les acteurs de la lutte contre la corruption, en particulier les magistrats, sont-ils des cibles privilégiées ?
Les magistrats anticorruption sont également ciblés parce qu’ils enquêtent sur les puissants de ce monde et qu’ils sont un rempart contre l’impunité. Les entreprises, les personnalités politiques de premier plan, les personnalités du milieu des affaires n’apprécient pas que l’on s’intéresse à leurs pratiques et ne souhaitent pas que les choses changent. A travers le monde, des magistrats sont menacés et malheureusement pour certains assassinés. Dans le livre, je donne l’exemple de magistrats de quatre pays : l’Afrique du Sud, la France, le Malawi et la Roumanie. Si les magistrats ne peuvent plus faire leur travail en toute indépendance et sans pression, alors l’Etat de droit n’est plus.
4- Comment les citoyens peuvent-ils agir pour contrer cette dynamique ?
Nous pouvons agir de plusieurs manières. Dans le livre, j’ai inclus des boîtes à action et une boîte à idées justement pour que l’on ne se sente pas impuissant et que l’on puisse passer à l’action. Vous pouvez, par exemple, informer et parler avec votre entourage de ces attaques contre la société civile. Nous devons être plus nombreux à nous mobiliser. Il est aussi essentiel de montrer son soutien par exemple en republiant dans ses réseaux les articles qui relatent les menaces et les actes d’intimidation à l’égard de la presse et des associations. Si on le peut, faire un don ou encore signer des pétitions.