La hausse continue des atteintes à la probité enregistrées en France en 2025 confirme une dégradation préoccupante de l’intégrité de la Vie publique. L’Agence Française Anticorruption (AFA), en partenariat avec le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), a publié les données relatives aux infractions d’atteintes à la probité enregistrés par les services de sécurité en France en 20251.
Les atteintes à la probité s’envolent
En 2025, 1125 infractions d’atteintes à la probité ont été enregistrées par la police et la gendarmerie nationale, contre 968 en 2024. Cette hausse de 16%, plus importante encore que celle observée entre 2023 et 2024 (11%), alerte une fois encore sur l’importance de renforcer les dispositifs de prévention, de contrôle et de sanction des atteintes à l’intégrité publique.
Les données révèlent, comme l’année passée, des disparités territoriales avec un nombre d’infractions, rapporté au nombre d’habitants, plus important en Corse et dans les collectivités d’Outre-mer. Transparency France a dès lors pu le constater au cours de la campagne d’engagements menée à l’occasion des élections municipales de 2026 #MaVilleIntègre, déplorant l’absence d’implication des listes concourantes sur ces territoires.
Les infractions de corruption enregistrent la progression la plus marquée, avec une hausse de plus de 35 %. L’analyse distingue désormais plusieurs formes de corruption – publique, privée, et les faits de corruption impliquant des élus. Cette dernière connait une évolution particulièrement forte (+88 % entre 2016-2020 et 2021-2025). Cette dynamique traduit la persistance d’un problème structurel dans la culture politique et administrative française.
La corruption demeure par ailleurs un phénomène largement sous-déclaré et difficile à objectiver. Les enquêtes de victimation montrent qu’entre 0,5 % et 1 % de la population adulte estime avoir déjà été confrontée à une tentative de corruption. En parallèle, les faits de corruption restent, par nature, dissimulés et complexes à établir, ce qui soulève la question des moyens d’enquête mobilisés, tant sur le plan quantitatif, face à l’augmentation des atteintes à la probité, que sur le plan qualitatif au regard du degré de spécialisation et des outils des services d’enquête.
Cette tendance à la hausse ne peut être analysée indépendamment des scandales qui ont marqué l’année 2025 : la condamnation, en première instance, de l’ancien Président de la République Nicolas Sarkozy pour association de malfaiteurs dans le dit procès des financements libyens, le détournement de fonds européens par le Rassemblement National, les critiques adressées au Gouvernement pour sa gestion du scandale de l’eau minérale impliquant l’entreprise Nestlé. Ces affaires, citées à titre d’exemple, nourrissent les inquiétudes quant à la capacité et à la volonté politique des autorités publiques de mettre effectivement en œuvre des mesures anticorruption ambitieuses, notamment en matière de transparence du lobbying ou de financement de la vie politique.
Une politique anticorruption encore insuffisamment structurée
Cette dégradation intervient dans un contexte où la stratégie publique anticorruption peine encore à gagner en lisibilité et en efficacité. Le nouveau plan national de lutte contre la corruption pour la période 2025-2027 n’a ainsi été présenté qu’en fin d’année 2025 avec plusieurs mois de retard. Transparency International France y a répondu par la publication d’un plan alternatif de 19 mesures à même de produire un véritable sursaut d’intégrité.
Par ailleurs, si la loi Sapin II a permis d’importantes avancées dans le secteur privé en imposant des obligations de prévention aux grandes entreprises, les exigences applicables au secteur public demeurent plus limitées et inégalement mises en œuvre. Cette asymétrie interroge sur l’effectivité globale du dispositif français de prévention des atteintes à la probité. Au-delà, l’empilement des mesures et l’apparition de nombreux acteurs insuffisamment coordonnés ont conduit la Cour des comptes, qui a récemment évalué la politique publique de lutte contre la corruption, à qualifier cette structuration de « complexe et peu lisible ».
Les pouvoirs de sanction de l’AFA apparaissent également limités : sa commission des sanctions n’a plus été saisie depuis 2021. Plus largement, la réponse pénale met en évidence un décalage important entre les affaires signalées et les condamnations effectivement prononcées. Une part importante des dossiers transmis aux parquets ne donne pas lieu à des poursuites, les délais de traitement demeurent élevés et les peines privatives de liberté restent rares.
Enfin, la priorité accordée à d’autres enjeux sécuritaires, notamment la lutte contre le narcotrafic, les atteintes à la probité peinent à demeurer une priorité durable de politique pénale. Transparency International France a d’ailleurs rappelé, dans le cadre des débats relatifs à la loi narcotrafic de 2025, que le renforcement nécessaire des outils de lutte contre le trafic de stupéfiants ne devait pas conduire à reléguer au second plan les exigences d’intégrité publique et les garanties de l’État de droit.
Une alerte pour la confiance démocratique et l’État de droit
En février dernier, Transparency International a publié son traditionnel Indice de perception de la corruption (IPC), dans lequel la France perd une nouvelle fois deux places, passant de la 25e à la 27e position mondiale. Si l’IPC mesure la perception de la corruption et non le nombre d’infractions constatées, le rapprochement entre cet indicateur et la hausse continue des atteintes à la probité enregistrées depuis plusieurs années témoigne d’un climat de défiance croissant vis-à-vis des institutions publiques et de la capacité des pouvoirs publics à prévenir efficacement les comportements contraires à l’intégrité publique.
La lutte contre les atteintes à la probité dépasse ainsi la seule question pénale et s’inscrit dans un enjeu plus large de confiance démocratique et de préservation de l’État de droit. La multiplication des affaires contribue à fragiliser le lien de confiance entre citoyens et institutions. Les travaux du Centre de Recherches de Sciences Po (CEVIPOF) illustrent cette tendance : selon leur dernière enquête, 78 % des Français déclarent ne pas avoir confiance dans la politique.
Dès 2022, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) rappelait d’ailleurs que « la probité de la vie publique est essentielle pour la protection des droits de l’homme : la corruption est une menace pour la prééminence du droit, perturbe le processus législatif, porte atteinte aux principes de légalité et de sécurité juridique, introduit une part d’arbitraire dans le processus décisionnel et a un effet dévastateur sur les droits de l’homme ».
À l’approche des dix ans de la loi Sapin II, ces évolutions rappellent que la lutte contre la corruption ne peut se limiter à l’adoption de dispositifs normatifs. Elle suppose également des moyens d’enquête adaptés, une volonté politique constante et une culture de l’intégrité durablement ancrée dans l’ensemble des institutions publiques.
- 1 L’AFA centralise et diffuse les informations relatives aux atteintes à la probité telles qu’elles sont identifiées dans le code pénal : la corruption, le trafic d’influence, la concussion, la prise illégale d’intérêt, le détournement de fonds publics, le favoritisme. Les infractions liées à la fraude électorale et au manquement aux obligations déclaratives auprès de la Haute Autorité de la transparence de la Vie publique ne sont pas comptabilisées. ↩︎



