Pourquoi supprimer la convention judiciaire d’intérêt public serait un mauvais coup porté à la lutte contre la corruption

« La justice française n’a à ce jour condamné définitivement aucune société française pour corruption active d’agent public étranger depuis 2000, date de la création de cette infraction. Par ailleurs, les procédures pour atteinte à la probité concernant les personnes morales sont particulièrement longues. Lorsque les sanctions interviennent, c’est tardivement, et elles sont très légères et donc disproportionnées par rapport à la gravité des faits. En outre, la sanction perd son sens lorsqu’elle est prononcée cinq ou six ans après les faits. Enfin, pour des faits analogues, nos entreprises sont frappées à l’étranger de sanctions lourdes et rapidement exécutées. Les sommes importantes versées par l’entreprise à ce titre sont récupérées par d’autres Etats. Il est donc indispensable de sortir du statu quo actuel pour que la France retrouve sa souveraineté dans le domaine pénal et que son dispositif répressif ait un caractère réellement dissuasif. C’est l’objectif de cet amendement, avec la création d’une convention judiciaire d’intérêt public qui vise à garantir l’efficacité de la réponse pénale s’agissant de réprimer l’ensemble des atteintes à la probité. Il ne s’agit pas du dispositif de transaction pénale qui figurait dans l’avant-projet de loi. »10

« Le recours au dispositif transactionnel devrait être réservé en priorité aux affaires relevant du champ de compétence du nouveau parquet financier– à savoir l’ensemble des infractions d’atteintes à la probité et de fraude fiscale  présentant un certain degré de complexité au regard notamment du grand nombre d’auteurs, de complices ou de victimes, de leur dimension internationale ou encore de la spécificité des techniques de fraude utilisées – pour lesquelles la coopération des entreprises est sinon essentielle, du moins fort utile au travail de la justice. »11

« La France ne semble pas avoir pris la mesure des risques judiciaires (et des dommages collatéraux) que ces lois d’application extraterritoriale font peser sur les entreprises françaises, et pourtant, ces dernières sont particulièrement vulnérables dans la mesure où le trafic d’influence en direction d’agents publics étrangers n’est pas incriminé en droit français alors que de tels agissements sont pénalement répréhensibles au titre du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA)12et du UKBA13. En particulier, il n’existe à l’heure actuelle en droit français aucune obligation pour les entreprises de mettre en place des programmes de conformité anti-corruption, elles n’y sont pas davantage incitées dans la mesure où de telles initiatives ne sont nullement valorisées (ni même valorisables) devant l’autorité judiciaire, aucune politique de clémence n’ayant vocation à jouer en pareille hypothèse. De fait, suivant les derniers chiffres produits par le cabinet Ernst and Young, 44% des entreprises françaises ne se seraient toujours pas dotées de véritables programmes de conformité anticorruption. Ces lacunes de notre dispositif sont d’autant plus regrettables qu’au-delà de limiter le risque d’exposition de nos entreprises à la corruption transnationale – et partant leur risque d’être pénalement mises en cause aussi bien en France qu’à l’étranger; l’existence d’un programme de conformité anti-corruption constitue par ailleurs devant bon nombre de juridictions étrangères un facteur de clémence de nature à permettre aux entreprises ainsi mises en cause d’échapper à des poursuites pénales et/ou de bénéficier d’une atténuation de la sanction (voir infra)…14 

Note de position de Transparency international France (janv 2023)

Rapport : justice négociée : quelle place pour la victime ?  (juin 2024)

Le devoiement de la CJIP dans l’affaire LVMH/Squarcini ne doit pas condamner cet outil essentiel à la lutte contre la corruption.

Affaires Nestlé Waters et LVMH : Quand la connexité étend le champ d’application de la convention judiciaire d’intérêt public à des infractions sans lien avec les atteintes à la probité ou à l’environnement : le risque de non acceptabilité.

  1. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/amendements/2250/AN/696 ↩︎
  2. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/dossiers/DLR5L17N52985#AN1 ↩︎
  3. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000033558528 ↩︎
  4. Infractions prévues par les articles 433-1,433-2,435-3,435-4,435-9,435-10,445-1,445-1-1,445-2 et 445-2-1, à l’avant-dernier alinéa de l’article 434-9 et au deuxième alinéa de l’article 434-9-1 du code pénal, pour le blanchiment des infractions prévues aux articles 1741 et 1743 du code général des impôts, ainsi que pour des infractions connexes, à l’exclusion de celles prévues aux mêmes articles 1741 et 1743, ↩︎
  5. https://www.oecd.org/fr/corruption/anti-corruption/FrancePhase3FR.pdf ↩︎
  6. https://www.lecho.be/opinions/general/clotilde-champeyrache-le-port-d-anvers-est-une-veritable-passoire/10426807.html ↩︎
  7. Selon le rapport Exporting Corruption 2022 de Transparency International, plus de 50% des exportations mondiales émanent de pays défaillants en matière de sanction des faits de corruption. ↩︎
  8. Débats parlementaires 7 juin 2016 https://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2015-2016/20160206.asp#P801409 ↩︎
  9. Affaire Elf et pétrole contre nourriture ↩︎
  10. Amendement CL 331 https://www.assemblee-nationale.fr/14/amendements/3623/CION_LOIS/CL331.asp ↩︎
  11. https://www.transparency-france.org/wp-content/uploads/2016/04/note_jutice_transactionnellevf.pdf ↩︎
  12. Source LexisNexis : « Le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) est une loi américaine votée en 1977 visant à lutter contre les pratiques de corruption d’agents publics étrangers. Cette loi fait suite à une investigation menée dans les années 1970 par le régulateur américain (Securities and Exchange Commission) dans le contexte du scandale du Watergate, enquête au cours de laquelle plus de 400 entreprises américaines admettaient avoir émis des paiements illégaux d’un montant s’élevant à plus de 300 millions de dollars en faveur d’agents gouvernementaux étrangers, d’hommes politiques et de partis politiques. Depuis 1977, cette loi a fait l’objet d’amendements en 1988 et en 1998. L’Omnibus Trade and Competitiveness Act de 1988 a ainsi introduit la notion de connaissance pour détecter les infractions à la loi, ainsi que les notions de mépris conscient et d’aveuglement volontaire. Cette loi a également introduit la notion de dons de bonne foi, raisonnables et licites selon la législation des pays étrangers concernés. L’amendement de 1998 avait pour intérêt la ratification et l’insertion dans l’ordre juridique américain de la Convention de l’OCDE sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions commerciales internationales. Il a ainsi permis d’introduire la notion d’extraterritorialité de la loi, en étendant son champ d’application en-dehors des frontières des Etats-Unis. En raison de son extraterritorialité, cette loi peut impacter des entreprises françaises, notamment si elles ont des filiales ou des employés sur le territoire américain. ↩︎
  13. Le UK Bribery Act 2010 (« UKBA »), entrée en vigueur le 1er juillet 2011, est la loi britannique relative à la répression et la prévention de la corruption. ↩︎
  14. Rapport Transparency International France sur la justice négociée, Sept 2015, p 7 ↩︎
  15. https://www.tribunal-de-paris.justice.fr/sites/default/files/2026-02/Plaquette%20PNF%20complet.pdf ↩︎
  16. https://www.tribunal-de-paris.justice.fr/75/convention-judiciaire-dinteret-public-cjip ↩︎
  17. https://www.tribunal-de-paris.justice.fr/sites/default/files/2021-09/CJIP%20AIRBUS_29%20janvier%202020.pdf ↩︎
  18. https://www.justice.gouv.fr/documentation/ressources/conventions-judiciaires-dinteret-public ↩︎
  19. https://www.tribunal-de-paris.justice.fr/sites/default/files/2026-02/Plaquette%20PNF%20complet.pdf ↩︎
  20. https://transparency-france.org/actu/communique-en-pointant-le-manque-de-moyens-et-dindependance-des-acteurs-de-la-lutte-contre-la-corruption-locde-dessine-en-creux-labsence-de-volonte-politique-d/#.Ytf62HZBxRY
    https://crimhalt.org/2022/11/11/crimhalt-sur-rtl-la-belgique-nouvel-eldorado-de-la-mafia/ ↩︎
  21. https://www.oecd.org/fr/daf/anti-corruption/France-Rapport-Phase-4-FR.pdf ↩︎
  22. https://www.tribunal-de-paris.justice.fr/sites/default/files/2023-01/Lignes%20directrices%20sur%20la%20mise%20en%20oeuvre%20de%20la%20convention%20judiciaire%20d%27int%C3%A9r%C3%AAt%20public%20PNF%20version%20sign%C3%A9e.pdf ↩︎
  23. https://www.tribunal-de-paris.justice.fr/sites/default/files/2023-01/Lignes%20directrices%20sur%20la%20mise%20en%20oeuvre%20de%20la%20convention%20judiciaire%20d%27int%C3%A9r%C3%AAt%20public%20PNF%20version%20sign%C3%A9e.pdf ↩︎
  24. https://www.agence-francaise-anticorruption.gouv.fr/files/files/Lignes%20directrices%20PNF%20CJIP.pdf, pages 6 et suivantes ↩︎
  25. https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2023-05/CJIP_LVMH_20211215.pdf ↩︎
  26. https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2023-05/CJIP_LVMH_20211215.pdf ↩︎
  27. https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2024-09/CJIPE_Nestle_Waters_20240902.pdf ↩︎
  28. https://transparency-france.org/2024/10/16/affaires-nestle-waters-lvhm-quand-la-connexite-etend-le-champ-dapplication-de-la-convention-judiciaire-dinteret-public-a-des-infractions-sans-lien-avec-les-atteintes-a-l/ ↩︎
  29. https://transparency-france.org/2024/10/16/affaires-nestle-waters-lvhm-quand-la-connexite-etend-le-champ-dapplication-de-la-convention-judiciaire-dinteret-public-a-des-infractions-sans-lien-avec-les-atteintes-a-l/ ↩︎
  30. https://transparency-france.org/2026/02/10/indice-de-perception-de-la-corruption-2025-une-alerte-mondiale-pour-les-democraties/ ↩︎
  31. https://www.tribunal-de-paris.justice.fr/sites/default/files/2023-01/Lignes%20directrices%20sur%20la%20mise%20en%20oeuvre%20de%20la%20convention%20judiciaire%20d%27int%C3%A9r%C3%AAt%20public%20PNF%20version%20sign%C3%A9e.pd, page 20 ↩︎
  32. 3.3 .1 des lignes directrices du 16 janvier 2023 ↩︎
  33. https://transparency-france.org/2024/06/27/rapport-justice-negociee-quelle-place-pour-les-victimes/ ↩︎
  34. https://transparency-france.org/wp-content/uploads/2024/06/Infographie-Victimes_VF_FR.pdf ↩︎
  35. https://www.tribunal-de-paris.justice.fr/sites/default/files/2023-01/Lignes%20directrices%20sur%20la%20mise%20en%20oeuvre%20de%20la%20convention%20judiciaire%20d%27int%C3%A9r%C3%AAt%20public%20PNF%20version%20sign%C3%A9e.pdf page 11 ↩︎
  36. http://www.institutpourlajustice.org/medias/cevipof-confiance-autorite-judiciaire/ ↩︎
  37. https://transparency-france.org/wp-content/uploads/2023/02/La-Convention-Judiciaire-dInteret-Public_Note-de-position_Transparency-France_Janvier-2023.pdf ↩︎
  38. L’audience actuelle qui se tient devant la Cour d’appel sur les financements libyens démontre encore toute la difficulté de juger des faits poursuivis sous la qualification de corruption d’agent public étranger. ↩︎

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